Prémonition par Denys Jaquet

Les grandes peurs du XXIème siècle.

Exposé donné à l’occasion d’une réunion privée à Mont-sur-Rolle le 18 juin 1994.

Notre temps ne diffère pas des précédents. On y a seulement ajouté des méthodes scientifiques de prévision. Nos prophètes sont prospecteurs, statisticiens et techniciens de la recherche opérationnelle. Malheureusement, leur prophétisme se révèle tout aussi pessimiste. Ils ne nous promettent pas la “libération de Satan”, la venue de “l’Antéchrist” ou la “Fin des temps”, mais ce qui est tout aussi ennuyeux, le suicide de notre civilisation dans une ambiance catastrophique.

Il n’est pas nécessaire de croire à la fin des temps pour pressentir la “fin de notre monde”. C’est un état de crise périodique, qui toujours jusqu’ici a connu son plein accomplissement dans une ambiance identique.

Les angoisses de l’An Mil au seuil du Moyen Age, celles qui éclatent à la jointure des XIVe et XVe siècles, au seuil de la Renaissance, celles qui préludent à la Révolution Française, ont des caractères analogues. On y voit s’allier la contestation religieuse ou politique, les troubles internes et externes, les promesses de conquêtes techniques ou scientifiques et un recours intense à toutes les disciplines, qui peuvent donner prise sur un avenir incertain. Le prophétisme et la magie connaissent alors un vif succès. Et, comme toujours, le recours aux “techniques ésotériques” s’accompagne du pullulement des sociétés secrètes. On aspire d’autant plus à “l’initiation” que s’affaiblit l’espoir religieux et que l’espoir scientifique échauffe les imaginations.

Les quatre risques de mort

Comme les cavaliers de l’Apocalypse, ils sont quatre: la famine, la destruction du milieu vivant, l’épuisement des ressources énergétiques, le suicide thermo-nucléaire. Dans les quatre cas, les fondements de la menace sont identiques. Il s’agit d’une évolution exceptionnellement rapide des techniques et des populations. Avant l’an 2000 la population mondiale atteindra six milliards d’habitants et elle aura doublé en vingt ans. A cette cadence, il faudra très peu de siècles pour que chaque individu dispose d’un mètre carré, compte tenu de la surface des régions les plus déshéritées. Or, à mesure que le niveau de vie des nations favorisées s’élève, les dépenses énergétiques deviennent plus onéreuses, les modes de vie détruisent le milieu biologique et rendent plus difficiles et la formation intellectuelle et la décence des bilans alimentaires généraux des nations sous-développées. Dans le même temps, où les compétitions pour la vie deviennent plus aiguës, l’accès à la puissance nucléaire devient plus aisé pour des nations secondaires.

Chaque heure la planète embarque huit mille nouveaux passagers. Chaque vingt-quatre heures douze mille passagers meurent de faim parce que les ressources mondiales sont mal partagées, parce qu’elles sont appropriées par les nations sur-développées, c’est à dire nous.
Notre confort, nos autos, notre gaspillage, notre civilisation clinquante reposent sur la misère du reste du monde. A nous donc de réfléchir les premiers aux différentes manières qui nous permettraient de peser moins lourd dans la balance mondiale.
En Suisse, notre croissance démographique est relativement faible.
Faible certes, mais souvenons-nous que chaque Suisse qui naît aujourd’hui pèse le poids de cent Asiatiques.

La famine

Nul n’ignore que la moitié de l’humanité est mal nourrie. Pour redresser cette situation, il faudrait à la fois développer, dans les pays défavorisés,

Source; lapresse.ca

une industrie à fins agricoles et dépasser les structures mentales, qui donnent la préférence aux produits agricoles exportables sur les cultures vivrières. Dans ce jeu, la responsabilité des nations riches est considérable, leur soutien se borne à donner du bout des doigts pour récupérer des deux mains.

Le renversement du processus est d’autant plus difficile que, compte tenu du revenu moyen par tête, la lutte contre la faim et l’ignorance sont des combats parallèles. Des sources de l’Unesco datant de quelques années déjà nous révèle que le monde compte 850 millions d’analphabètes pour 2400 millions d’adultes et que la cadence d’accroissement de l’analphabétisme est de 7 millions par an, en dépit de tous les efforts de scolarisation.

En septembre 2017, la FAO avait noté qu’après une régression constante durant plus d’une décennie, la faim dans le monde avait progressé de nouveau en 2016, touchant 815 millions de personnes, soit 11% de la population mondiale.


Destruction du milieu vivant

La famine n’est certainement pas le souci principal des nations évoluées, mais quelque chose qui pourrait la généraliser: la destruction du milieu vivant.

L’Unesco à dénoncé ce péril majeur, qu’elle n’hésite pas à définir comme “le problème le plus grave de notre temps”. Il s’agit de la stérilisation inconsciente du milieu vital, au bénéfice de commodités immédiates. Elle se traduit en urbanisation déréglée, en massacre des forêts et des espèces animales, en stérilisation progressive, soit pour des fins commerciales, soit en conséquence de la pollution généralisée de l’atmosphère et des eaux. On estime généralement qu’à la cadence des éliminations actuelles, les quatre cents espèces de grands mammifères vivants à l’état libre, auront disparu avant l’an 2000. Il ne subsistera que les spécimens des réserves et les mammifères domestiques.

Tous les spécialistes d’Europe et d’Amérique sont d’accord sur ce point; si, dans la décade à venir, l’homme des civilisations techniques n’a pas pris de sérieuses mesures pour enrayer la pollution, le processus deviendra irréversible.

Cette pollution met en cause les besoins gigantesques provoqués par la violente progression technique et démographique, le mode de vie dans son ensemble.
Chaque traversée de l’Atlantique par un seul avion à réaction brûle 32 tonnes d’oxygène, alors que l’on détruit les forêts qui le produisent.

La pollution des eaux atteint également un point critique. On constate que chaque Européen consomme annuellement 1200 mètre cubes d’eau. En France, par exemple, le volume des eaux détériorées atteint en gros 20% et localement ce volume peut s’élever à 80% du débit.
Nombre de nappes souterraines accusent de fortes concentration de nitrates. Les grands lacs américains, tel le Michigan et l’Erié sont stérilisés à mort.

 Depuis le 19 août 2014 la population mondiale a consommé l’intégralité des ressources à sa disposition pour toute l’année 2014. L’humanité a d’ores-et-déjà dépassé son quota en ressources naturelles pour l’année, soit un jour plus tôt qu’en 2013.


L’épuisement des ressources énergétiques

Aux précédentes menaces qui sont indiscutées s’ajoute la possibilité d’une insuffisance progressive des ressources énergétiques. Se fondant sur le développement accéléré de la démographie et du niveau de vie individuel, l’épuisement des ressources pétrolières et charbonnières du globe est envisageable dans le siècle à venir. L’énergie atomique ressource puissante par excellence reste la plus onéreuse tant que l’on aura pas réalisé la fusion froide contrôlée. L’espoir de surmonter les crises par un surcroît d’organisation semble vain.

Les nations industrialisées consomment goulûment les dernières réserves “riches” de produits énergétiques et de métaux. Il faudra en conséquence, dans les prochaines années “y mettre le prix”. La civilisation du gaspillage est terminée, celle des mutations industrielles et d’une concertation mondiale commence.

Du charbon à la pierre meulière, du cuivre à l’uranium, du plomb à l’or, de la potasse au soufre, tout ce qui constitue les matières premières, représentait en 1973 4,5% du PNB mondial, ce n’était pas grand chose et pourtant sans eux, le monde actuel se serait retrouvé à l’âge de pierre. Actuellement, ces matières premières représentent entre 11 et 12% du PNB mondial et cette situation ne peut que s’aggraver.


Le suicide atomique

Les capacités énergétiques des forces de frappe sont actuellement telles, qu’il serait possible de consacrer l’équivalent de 15 tonnes de TNT à la destruction de chaque être humain.
Constater que l’humanité vit dans un monde de plus en plus dangereux confine désormais à la banalité. Les tensions, les rivalités, économiques, politiques, idéologiques, culturelles, religieuses, sociales se sont multipliées. Les conflits localisés prolifèrent. Plus que jamais, l’univers se caractérise par la conjugaison de tendances lourdes inquiétantes et rien n’autorise, à l’aube du troisième millénaire, à envisager leur disparition prochaine. Ainsi, dans le domaine des armements, on assiste tout d’abord à une croissance quantitative et à une amélioration qualitative sans précédent qui sont à l’origine d’une part, d’un surarmement et d’autre part, de la création de foyers géographiques de déséquilibres militaires.

Vient ensuite une possibilité non négligeable de prolifération nucléaire. Le Club très fermé des possesseurs de l’arme atomique peut désormais s’ouvrir, à tout moment ou presque, à l’un des 22 Etats du globe disposant de la capacité nucléaire.

QUE FAUT-IL FAIRE?

Nous devons contrôler le plus rapidement possible l’accroissement démographique mondial, en réduire le taux à zéro et, si possible, le rendre négatif. Nous devons parvenir à une régulation volontaire du nombre des humains. En même temps, nous devons accroître considérablement notre production alimentaire. Ce plan pour l’agriculture doit être soigneusement conçu, de telle manière que les effets nocifs pour l’environnement soient réduits au minimum et doit inclure un programme réaliste: la restauration écologiste.

Balayons devant notre porte. A l’heure actuelle, les Etats-Unis consomment 1/3 du contingent mondial annuel de matières premières.
Ceux qui représentent moins de 1/15 de la population mondiale exigent environ 5 fois ce qui serait la part raisonnable du gâteau.
Notre pays ou l’Europe ne doit pas être loin de cette proportion. C’est pourquoi notre premier impératif est de contrôler notre propre démographie. Nous devons définir le niveau optimal de peuplement de nos pays occidentaux. Une telle démarche fait d’une pierre deux coups. Elle augmente nos chances de réaliser le type de société et de nation que nous souhaitons tous, et, aussi, elle propose un exemple au reste de l’humanité.

Prendre conscience que notre façon de vivre à nous tous – en fait notre vie même est réellement menacée: voilà ce qu’il faut réussir.

 

CONCLUSIONS

Les catastrophes sont celles qui vont découler de la surpopulation. L’humanité est en cours d’explosion reproductive.
Les démographes prévoient sept milliards d’hommes en l’an 2000, si une discontinuité brusque n’interrompt pas bien avant cette course démentielle.
Nous pouvons considérer la planète à l’abri des frontières de notre civilisation occidentale qui inclut aussi bien les Etats-Unis et l’U.R.S.S., et bientôt la Chine. Et, comptant sur nos moyens de dissuasion et de destruction atomiques, créer un cordon sanitaire et laisser le reste du monde affronter le désastre.

Mais ce n’est pas aussi simple. En fait, notre économie de pays riches dépend maintenant largement des pays pauvres d’où proviennent le pétrole et maintes matières premières.

La survie de tous dépend d’un équilibre mondial.

Il appartient au pays le plus riche du monde, qui consomme 45% des ressources mondiales avec 6% de la population de la planète. Or ce qui vaut pour les Etat-Unis vaut pour l’Europe. Elle aussi veut imposer ses modèles culturels et économiques au reste du monde. Passagers de première classe du vaisseau spatial Terre, nous sommes solidaires du fourgon à bestiaux où les trois quarts de l’humanité s’entassent.

Solidaires, responsables, pourquoi?
Parce qu’un Suisse pèse dix, cent fois plus lourd qu’un Bengali dans la balance écologique mondiale. Parce qu’il utilise plus de nourriture, plus d’air, plus d’eau, plus d’acier, parce qu’il utilise quinze mille kilowatts d’énergie par an, là où le Bengali n’en utilise pas cent. Parce qu’il pollue d’avantage, parce qu’il contribue à gaspiller des ressources limitées en matières premières qui sont le patrimoine de l’humanité entière. Enfin parce qu’il appartient à la communauté des six cent millions de bien nourris face aux trois milliards de sous-alimentés ou d’affamés.


25 ans après, ou en sommes-nous? Le suicide thermo-nucléaire n’a pas eu lieu heureusement. Avec la reprise de l’escalade dans le domaine des armements stratégiques et le durcissement des relations Est-Ouest, gageons que le risque demeure. De nouvelles menaces sont apparues telle que la montée de l’intégrisme religieux. Pour le reste, le dérèglement climatique, l’épuisement des ressources, la destruction du milieu vivant sont devenu des menaces se précisant chaque année un peu plus. Les zones de guerres permanentes et la misère encore présente, poussent des populations toujours plus nombreuses à migrer sous des cieux meilleurs.

L’humanité grandissante poursuit sa marche en avant, les grandes peurs demeurent. Prémonitions ou pas.